Un vent nouveau soufflerait-il sur les rives de la Garonne et de la Gironde ?
Comme chaque année, nous nous sommes rendus à Bordeaux pour découvrir le nouveau millésime en compagnie de centaines de collègues venus du monde entier. Les dernières éditions du lancement de la campagne des primeurs ont suscité moins d’attention : la perte d’intérêt pour les vins de Bordeaux et la baisse de la consommation de vins ne constituent en effet pas un cocktail idéal. Cependant, grâce à cette campagne, Bordeaux reste le baromètre annuel du monde du vin. Un bon millésime bordelais ne sera bien entendu pas révélateur de la qualité du vin toscan par exemple, mais l’enthousiasme – ou le manque de celui-ci – donne le ton.
LES GOÛTS CHANGENT
Les vignerons et propriétaires de châteaux se sont penchés sur ce déclin de l’intérêt. Pourquoi la clientèle se détourne-t-elle de ces vins ? L’évolution des préférences gustatives représente une première possible explication. Les nouveaux amateurs de vins se tournent plus fréquemment vers des vins rouges légers et frais. Des régions comme la Bourgogne, le Beaujolais, le nord de l’Italie, et même l’Autriche ou l’Allemagne, gagnent donc en popularité. Ce changement est de moins bon augure pour les régions plus au sud, qui produisent naturellement des vins plus mûrs et plus puissants.
Cette tendance contraste nettement avec celle en vogue il y a 20 à 30 ans . Au tournant du siècle, les consommateurs cherchaient volontairement des vins plus puissants et plus concentrés, caractérisés par des tanins robustes et une influence prononcée de chêne neuf. Les vins de Bordeaux faisaient autorité dans ce contexte et servaient de référence à l’échelle mondiale : de l’Afrique du Sud à l’Australie, en passant par l’Amérique du Nord et du Sud, les vins du Médoc faisaient figure de modèles. De nombreux œnologues ont alors survolé les océans et le Nouveau Monde a connu un essor considérable, notamment car ces régions parvenaient souvent à proposer des vins aussi vigoureux qu’un bordeaux à prix abordable.
LES PREMIÈRES IMPRESSIONS
Traditionnellement, la semaine commence le lundi au Hangar 14, sur les rives de la Garonne. Autrefois, des navires chargés de fûts de chêne partaient de cet endroit vers le reste du monde. On y déguste les vins de l’Union des Grands Crus, ce qui offre directement un bel aperçu du nouveau millésime. L’enthousiasme des goûteurs donne en grande partie le ton de la campagne et détermine même les tarifs. Cette situation reste l’apanage de la région de Bordeaux.
Les jours suivants, nous dégustons les vins une deuxième et même parfois une troisième fois dans chaque région séparément afin de confirmer la constance de nos impressions de dégustation et de vérifier si les qualités sont identiques à différents moments. Cela détermine notre sélection finale.
Le millésime 2025 était déjà annoncé comme une belle, voire une très belle année. Néanmoins, nous ne nous laissons jamais influencer par les attentes. En fin de compte, la nature donne ce qu’elle a à donner. Un bon œnologue peut affiner une production robuste, mais une année difficile ne deviendra jamais un grand vin.
Rive gauche
À notre arrivée, nous commençons par Graves et Pessac-Léognan, deux appellations qui abritent la plupart des Crus Classés blancs. Le millésime 2025 s’avère spécialement qualitatif pour ces références. Presque tous les châteaux proposent de séduisants vins blancs. Ils associent des fruits exotiques et des fruits jaunes mûrs à une belle acidité, bien intégrée et rafraîchissante. L’élevage sur bois ne passe pas inaperçu, mais il est savamment dosé pour soutenir la finale sans dominer le fruit. Le sauvignon blanc se démarque tout particulièrement.
Après les blancs, place aux rouges de la même région. Ces derniers demandent une sélection un peu plus affinée. Malgré la chaleur estivale, ils surprennent par leur grande élégance. Le parfum fruité s’appuie sur un bel équilibre entre raisins rouges et noirs et révèle également une influence boisée parfaitement dosée. Certains vins présentent des tanins plus verts, mais en général, il s’agit d’une année au-dessus de la moyenne pour l’appellation Graves.
Sur la rive gauche, dans le Médoc, le Cabernet Sauvignon est clairement le grand gagnant de 2025. Ce cépage s’est épanoui dans des circonstances idéales et a profité d’une fin d’été favorable. Les haut-médoc, médoc et moulis-en-médoc livrent des vins remarquablement raffinés et bien équilibrés et suivent une tendance claire à la finesse. Quelques vins sont même excellents.
Les grands noms comme Saint-Julien, Margaux, Saint-Estèphe et Pauillac mettent aussi la barre haut. La première appellation citée se distingue comme la plus homogène, de peu devant Margaux. Les pauillac et saint-estèphe ne sont pas en reste, même s’ils sont un peu plus vigoureux.
Rive droite
Nous mettons ensuite le cap sur Saint-Émilion. Le Cabernet Sauvignon prend souvent l’avantage lors des années chaudes tandis que le Merlot est plus sensible à la chaleur et au stress hydrique. Les saint-émilion profitent cependant de la présence du Cabernet Franc, source de fraîcheur et de raffinement. Un constat qui se confirme avec le millésime 2025 : la région affiche une certaine homogénéité, qui se traduit par un bon, voire un très bon niveau et quelques perles.
À Pomerol, où le Merlot domine, les différences sont plus marquées. Les fortes températures ont laissé des traces et tous les domaines ne s’en sont pas bien sortis. On y trouve toutefois de bons vins, souvent avec un caractère prononcé. L’équilibre est la clé de la sélection pour cette appellation.
Enfin, nous avons eu l’occasion de déguster quelques sauternes le premier jour. Cette année chaude est à l’origine de concentrations élevées en sucre et d’un développement précoce du botrytis, suivi d’une récolte elle aussi précoce. Le résultat ? Des vins doux et riches, avec une grande quantité de sucres résiduels. C’est généralement le signe d’un très beau potentiel de garde, même si l’équilibre reste un aspect crucial. Notre sélection est donc axée sur des références qui présentent à la fois une belle concentration et une acidité suffisamment importante.
CONCLUSION
De manière générale, 2025 est à n’en pas douter un beau millésime pour les bordeaux. La plus grande surprise vient du degré de raffinement, qui n’était pas attendu en raison des chaleurs estivales. La quête de concentration semble laisser place à l’élégance : une évolution qui se ressent clairement dans les pratiques en cave. On ne va pas transformer du Cabernet ou du Merlot en Pinot Noir, mais on peut jouer sur certains paramètres comme l’extraction et l’élevage. L’avenir nous dira s’il s’agit des premiers pas d’une tendance appelée à durer, qui constituait en tout cas déjà le fil rouge de notre premier jour. On reconnaît les caractéristiques typiques des vins bordelais, qui se montrent par ailleurs ici un peu plus frais et mieux dosés.